| 2026-06-01 |
Rien ne se perd, tout se valorise |
| VOL. 18 / JUIN 2026 par YUAN YUAN · 2026-06-01 |
| Mots-clés: traitement des déchets ; Chine |
Un tournant déterminant de la Chine dans le traitement des déchets pour le bien de la planète

Salle de contrôle de l’usine d’incinération du Parc industriel d’économie circulaire de la Nouvelle Zone de Binhai, dans la municipalité de Tianjin, le 23 avril. (PHOTOS : XINHUA)
Dans le sud de la Chine, une décharge à l’abandon pendant environ deux décennies expérimente actuellement une seconde vie. Surplombant Shenzhen (province du Guangdong), la décharge de Yulong est un géant d’une époque révolue. Cette montagne d’ordures de 50 m de haut renferme l’impressionnant volume de 2,5 millions de m3 de déchets, soit l’équivalent de 1 000 piscines olympiques.
Construit en 1983, mis hors service en 1997 et recouvert fin 2005, le lieu a longtemps été une plaie béante dans le paysage de Shenzhen. « Au départ, la décharge se situait en périphérie de la ville. Mais avec l’expansion urbaine, ce site s’est progressivement retrouvé au cœur de l’espace urbain », indique Cao Yongmin, concepteur principal du projet de réhabilitation environnementale de la décharge de Yulong, à CCTV News. La restauration environnementale du site a officiellement débuté fin 2024 avec les travaux d’excavation, de déplacement et de traitement à grande échelle. Selon M. Cao, le facteur déterminant de cette réussite est l’évolution des technologies de traitement des déchets, qui permet désormais d’éradiquer ce fléau environnemental à la source.
Un challenge environnemental
L’ensemble des travaux d’excavation se déroule sous un immense abri high-tech d’une portée maximale de 280 m. À l’intérieur, un système de brumisation intégré neutralise les odeurs et la poussière pour épargner la ville.
À 500 m de là, l’installation de tri est d’une précision remarquable. Six convoyeurs acheminent 6 000 tonnes de déchets par jour. Ici, tout est méticuleusement trié en trois flux distincts : les déchets organiques destinés au compostage/raffinage, les granulats inorganiques au recyclage et les combustibles légers à l’incinération.
Le parcours de ce « combustible précieux » s’achève à quelques dizaines de kilomètres de là, dans une usine de valorisation énergétique des déchets à la pointe de la technologie. Dans un four, les déchets sont soumis à une chaleur infernale de 1 100 °C pendant deux heures. Mais le véritable tour de force scientifique se produit à 850 °C : en maintenant cette température pendant au moins deux secondes, les dioxines toxiques sont systématiquement détruites.
« Nos niveaux d’émission sont faibles et pratiquement indétectables », explique Zhao Lichao, chef de projet à Shenzhen Energy Environment, entreprise leader dans les solutions de traitement des déchets de haute technologie, à l’agence de presse Xinhua. Alors que la limite nationale est de 0,1 ng/m3, cette installation fonctionne à seulement 0,004 ng.
Au-delà de l’élimination des déchets, il est même possible de créer une source d’énergie. Grâce à un système de filtration en sept étapes, l’usine traite 5 100 tonnes de déchets par jour. La décharge devrait permettre de traiter environ 330 000 tonnes de matériaux combustibles légers et de produire 100 millions de kWh d’électricité, soit l’équivalent de la consommation annuelle de 26 000 foyers.
Même les scories résiduelles sont valorisées. Au lieu d’être enfouies à nouveau, elles sont transportées vers une usine spécialisée et compressées en « éco-briques ». Plus résistantes et moins chères que l’argile traditionnelle, ces briques constituent la base des routes et des infrastructures de Shenzhen. En cas de casse, elles sont facilement recyclables.
Un système de surveillance numérique supervise l’ensemble de ce processus. Chaque four est équipé de capteurs automatiques, fournissant des données en temps réel et traçables afin de garantir la transparence et la sécurité du processus.
Le projet devrait être achevé d’ici la fin de l’année. Une fois le terrain réhabilité et les derniers déchets transformés, ce site deviendra un véritable tremplin.

Équipement intelligent de criblage utilisé dans le processus de tri des déchets à la décharge de Yulong de Shenzhen (province du Guangdong), le 30 janvier.
Initiatives à l’échelle nationale
Ces deux dernières années, plusieurs autres villes chinoises ont entrepris de récupérer des déchets anciens pour les réutiliser et les recycler.
Partout en Chine, une alchimie discrète transforme les rebuts en ressources précieuses. Dans un renversement radical qui frise le surréalisme, les ordures d’hier sont désormais considérées comme un « combustible précieux ».
Cependant, le parcours n’a pas été simple. Les équipements d’incinération étrangers importés par la Chine dans les années 1980 ont posé problème en raison des coûts élevés et des incompatibilités techniques. Avant le tri généralisé des déchets, ceux qui entraient dans les incinérateurs présentaient une teneur en humidité supérieure à 50 %. Pour les équipements importés, tenter de les brûler revenait à faire bouillir de l’eau. Afin de maintenir le seuil critique de 850 °C, les premières usines d’incinération devaient injecter des tonnes de gazole dans leurs fours, ce qui augmentait considérablement les coûts et annulait l’intérêt même de l’opération.
Pour surmonter ce problème, des scientifiques chinois, dont Yan Jianhua, professeur à la Faculté d’ingénierie de l’énergie de l’Université du Zhejiang, ont entrepris, dans les années 1990, une démarche de localisation. M. Yan a dirigé son équipe dans le développement d’une technologie d’incinération à lit fluidisé circulant de manière hétérogène, spécifiquement adaptée aux déchets à forte teneur en humidité de la Chine.
En repensant la structure du four, ils ont permis une combustion stable des déchets humides, déclenchant ainsi le « moment critique des deux secondes », période de combustion à haute température détruisant les toxines, sans nécessiter d’importantes quantités de combustible externe. Grâce à des décennies de travaux de recherche et développement menés par ces scientifiques, la technologie et les équipements de valorisation énergétique des déchets en Chine sont désormais produits à 100 % localement, ce qui a permis de réduire les coûts. Au cours de la dernière décennie, soutenue par des politiques telles que les subventions à l’électricité, cette industrie s’est développée en une chaîne industrielle complète dotée d’un modèle commercial éprouvé.
La technologie de valorisation énergétique des déchets développée indépendamment par la Chine contribue actuellement au développement de plusieurs pays partenaires dans le cadre de l’initiative « la Ceinture et la Route ». Selon les données de la Fédération chinoise de l’environnement, en mai 2025, des entreprises chinoises étaient impliquées dans 79 projets d’incinération de déchets à l’étranger, y compris ceux déjà sous contrat.
Du Xiangwan, ancien vice-président de l’Académie chinoise d’ingénierie et figure clé de l’initiative « Ville sans déchets », indique à Guangming Daily que malgré la sophistication de l’incinération moderne, le tri des déchets en amont est loin d’être obsolète.
Les déchets de cuisine triés peuvent être soumis à la méthanisation, processus naturel où des micro-organismes décomposent les matières organiques en milieu anaérobie pour produire du biogaz, tandis que les matières recyclables peuvent être réintégrées dans les chaînes de production industrielle. Seuls les déchets véritablement irrécupérables sont incinérés.
« L’objectif principal de l’initiative “Ville sans déchets” n’est pas de construire davantage d’incinérateurs, mais de réduire les déchets à la source », souligne-t-il. « Nous visons à créer un circuit fermé de recyclage des ressources, et non pas un simple point d’élimination sophistiqué des déchets. »
YUAN YUAN, journaliste à Beijing Review