| 2026-07-02 |
Les plumes sans frontières |
| VOL. 18 / JUILLET 2026 par HE HONG · 2026-07-02 |
| Mots-clés: webromans chinois ; monde |
Du statut d’apprenti à celui de pionnier, les webromans chinois ont conquis le monde

Espace de lecture dédié aux webromans chinois à la Bibliothèque de Nanjing (province du Jiangsu), le 4 juillet 2025. (VCG)
Du succès des récits de xianxia (fantasy chinoise) en Asie du Sud-Est à l’essor d’un écosystème créatif en Occident, la littérature en ligne chinoise a opéré une véritable expansion internationale. En 20 ans, elle a dépassé les simples frontières de la lecture pour s’imposer comme un phénomène mondial séduisant des millions de lecteurs étrangers par des histoires ancrées dans la culture chinoise. Son modèle original de déclinaison en web-série, animation et jeu vidéo est en train de transformer l’industrie du divertissement.
Selon le Rapport 2025 sur le développement de la littérature en ligne chinoise (dénommé ci-après le « Rapport »), publié récemment par l’Académie des sciences sociales de Chine, le rayonnement international du secteur a franchi un nouveau cap : en 2025, le chiffre d’affaires à l’étranger a atteint 5,64 milliards de yuans (833,62 millions de dollars), pour près de 200 millions de lecteurs actifs dans plus de 200 pays et régions.
Un nouvel écosystème narratif
Dans l’histoire de la littérature chinoise moderne, la Chine a longtemps occupé une place de « disciple » sur la scène littéraire mondiale pendant près d’un siècle après le Mouvement de la littérature nouvelle. Cependant, l’avènement d’Internet a offert une nouvelle opportunité au développement du secteur, permettant l’émergence d’un écosystème unique et dynamique autour de la littérature en ligne.
Le cœur de ce système réside dans l’interaction constante et la circulation fluide des contenus : les auteurs publient en continu et les lecteurs participent à une forme de « co-création ». Par ailleurs, le paiement par chapitre a permis de construire un modèle commercial pérenne. Sans oublier que les plateformes de lecture valorisent les œuvres à succès en les adaptant en films, séries ou animations.
Ce modèle de production culturelle s’exporte désormais et fait l’objet d’études approfondies dans le monde entier. La plateforme de lecture internationale WebNovel a ainsi attiré plus de 1,3 million d’écrivains étrangers. Dans le domaine de l’audiovisuel, le succès fulgurant de la plateforme de mini-séries ReelShort en Amérique du Nord a conduit les professionnels étrangers à analyser ce format court au rythme effréné et aux intrigues denses.
C’est un tournant symbolique. Le webroman chinois et le mode de production qu’il incarne ont cessé d’être de simples suiveurs pour devenir les pionniers de la création numérique mondiale.
Si certains craignaient que des concepts chinois, comme la « quête de l’immortalité » ou les « épreuves initiatiques », ne freinent la diffusion internationale, l’expérience prouve le contraire : ces codes uniques attisent la curiosité des lecteurs étrangers. Cela montre que les émotions et les valeurs humaines universelles restent le principal vecteur de résonance transculturelle. La sensibilité orientale, dans la manière de raconter, constitue justement le plus grand atout.

Projection spéciale du film japonais Gold Boy, adapté du roman chinois The Bad Kids de Zijin Chen, à Tokyo, au Japon, le 20 février 2024. (CNSPHOTO)
Montée en gamme des contenus
Malgré cette forte croissance, le secteur doit relever des défis de taille et amorcer une profonde transformation.
Le premier obstacle est l’essoufflement du modèle commercial actuel. Pour conquérir les marchés internationaux, les webromans et les mini-séries restent très dépendants d’un marketing intensif sur les réseaux sociaux afin d’acquérir de nouveaux utilisateurs. Avec la concurrence mondiale qui s’intensifie, ces coûts publicitaires s’envolent et grignotent les marges, poussant le secteur à rechercher des pistes de croissance plus diversifiées et plus durables.
Parallèlement, une transition vers la normalisation et l’excellence devient indispensable. Pour remédier à la redondance des contenus, la littérature en ligne opère un virage stratégique en délaissant la « course au clic » au profit d’une véritable montée en gamme.
Les pouvoirs publics encouragent ce mouvement. L’amélioration constante des dispositifs de régulation et la responsabilisation des plateformes traduisent clairement une volonté de concilier soutien au secteur et respect des normes. Selon le Rapport, le marché de l’adaptation des licences de webromans en Chine a atteint 367,61 milliards de yuans (54,33 milliards de dollars) en 2025. Un tel volume d’activité impose naturellement des exigences de qualité bien plus élevées.
Signe de cette évolution, plusieurs œuvres telles que Chroniques policières de Binjiang ou Les grands projets industriels de la Chine ont récemment été distinguées lors de cérémonies prestigieuses, notamment le Prix du gouvernement chinois de l’édition. Ces récompenses montrent que la valeur artistique et la reconnaissance sociale du webroman chinois franchissent un nouveau palier.

Cérémonie d’ouverture de la 7e Conférence China Online Literature+ au Centre international des expositions et des conventions Etrong, à Beijing, le 12 juillet 2024. (VCG)
Implication de l’IA
L’intelligence artificielle (IA) est une variable majeure qu’on ne peut ignorer et pouvant être comparée à une lame à double tranchant, porteuse d’opportunités autant que de défis.
D’un côté, en tant que moyen de production puissant, l’IA peut réduire considérablement les coûts et accroître l’efficacité. Selon le Rapport, la plateforme WebNovel, à elle seule, a déjà traduit plus de 17 000 œuvres grâce à l’IA, accélérant ainsi la circulation des contenus entre les langues. Mais de l’autre, cette montée en puissance accélère l’élimination des productions les plus standardisées et à faible valeur ajoutée. Si les créateurs se contentent de reproduire des modèles vides d’originalité, le risque d’être supplantés par la technologie va croître rapidement.
Dès lors, quelle est la singularité irremplaçable du créateur humain ? Je propose une réponse forte : la « conscience du vivant ».
La vraie création culturelle appartiendra toujours à l’homme. Elle naît d’une expérience de vie unique, d’émotions complexes et d’une imagination libre. La littérature et l’art reposent sur notre condition d’êtres limités, sur notre perception de l’éternité et de l’infini, de l’amour et de la mort, de l’extase et de la douleur. L’IA ignore la peur de mourir comme l’ivresse d’aimer. Elle ne peut véritablement comprendre la pulsion créatrice habitée par cette « conscience du vivant ».
Le progrès technologique est une libération : il décharge les créateurs des tâches répétitives. Les auteurs n’ont donc pas à paniquer, mais doivent au contraire revenir à l’essentiel et explorer ces expériences individuelles qu’aucun algorithme ne saurait simuler. C’est précisément quand l’IA aura épuisé tous les modèles que la valeur de l’originalité humaine apparaîtra dans toute sa clarté.
La littérature en ligne chinoise a réussi une percée planétaire remarquable, mais la route est encore longue. Faire évoluer les modèles commerciaux, améliorer la qualité des contenus, préserver la créativité humaine à l’ère des algorithmes : voilà ce qui définira l’avenir du secteur. Une chose est sûre : ce nouveau chapitre littéraire, écrit collectivement par des centaines de millions de lecteurs et de créateurs à travers le monde, ne fait que commencer.
HE HONG, directeur du Centre de la littérature en ligne de l’Association des écrivains de Chine