| 2026-07-02 |
Moins de matérialisme, plus de loisirs créatifs |
| VOL. 18 / JUILLET 2026 par LI YIN · 2026-07-02 |
| Mots-clés: économie de l’expérience ; Chine |
Une nouvelle économie de l’expérience transforme les usages de consommation en Chine

Atelier de perles à repasser présentant des modèles d’objets décoratifs déjà terminés, à Beijing, le 19 juin. (TANG JIAQI)
Dans les métropoles chinoises comme dans des villes de taille plus modeste, un phénomène discret prend de l’ampleur. Dans les centres commerciaux, les quartiers culturels ou les espaces communautaires, des ateliers de loisirs créatifs poussent comme des champignons. Autour de grandes tables, les participants assemblent patiemment des perles colorées sur des plaques perforées, suivant un motif choisi ou laissant libre cours à leur créativité. Une fois chauffées, ces perles se soudent entre elles et deviennent porte-clés, magnets ou autres objets décoratifs.
Phénomène culturel et commercial du moment, les perles à repasser (pindou en chinois) rencontrent un grand succès, illustrant l’essor de l’« économie de l’expérience », dans laquelle la valeur d’un achat ne se mesure plus seulement à l’objet acquis, mais aussi au plaisir, aux émotions et aux souvenirs qu’il procure.
Consommation émotionnelle
Dans des ateliers dédiés, des jeunes passent parfois plusieurs heures, pleinement concentrés, à réaliser leur création. Les smartphones restent dans les sacs, les conversations se font rares. Chacun s’applique à un geste lent, répétitif, presque méditatif.
Un atelier de Shanghai situé dans le quartier commercial Wujiaochang a trouvé la formule du succès : des sessions d’une heure à 29,90 yuans (4,40 dollars). Cette expérience a été réservée plus de 11 000 fois l’an dernier. Les participants disposent de tout le matériel nécessaire et n’ont besoin d’aucune compétence préalable. La facilité d’accès, la durée relativement courte et la satisfaction immédiate du résultat expliquent en grande partie l’attrait de cette activité auprès des jeunes générations.
Beaucoup décrivent cette expérience comme étonnamment apaisante. Le simple fait de trier les couleurs, de suivre un modèle ou de voir progressivement apparaître une forme procure une sensation de contrôle et d’accomplissement. Dans un quotidien souvent marqué par l’incertitude, cette maîtrise, même limitée à une activité créative, devient une source de réconfort.
Pour de nombreux observateurs, la popularité croissante de ces ateliers s’explique par l’évolution des usages de consommation de la génération Z chinoise. Ce phénomène ne tient pas seulement à la simplicité de l’activité, mais surtout à sa fonction émotionnelle. Les jeunes consommateurs ne recherchent plus seulement des biens matériels ou des produits finis, mais des expériences capables de générer du bien-être, de la détente ou une forme d’expression personnelle.
Cette tendance s’inscrit ainsi dans une logique de consommation émotionnelle, dans laquelle le processus créatif devient aussi important que le résultat final. Les réseaux sociaux jouent un rôle déterminant dans cette évolution. Les créations sont souvent partagées en ligne, se transformant en contenus visuels attractifs qui stimulent l’intérêt pour des expériences personnalisées.
Selon Hong Yong, chercheur à l’Académie chinoise du commerce international et de la coopération économique, l’un des atouts majeurs de ces activités réside dans leur accessibilité. Conçues pour les enfants au départ, elles nécessitent peu de compétences techniques et un investissement financier limité, contrairement à d’autres pratiques artisanales comme la poterie ou le travail du verre. Cette simplicité ouvre largement l’activité à une jeunesse en quête de loisirs peu contraignants.
Sur le plan psychologique, Cao Yixia, chercheuse à l’Académie des sciences sociales de Shanghai, décrit ces expériences comme des formes d’« activités thérapeutiques immersives ». Le processus, structuré par un objectif clair et un retour visuel immédiat, contribue à réduire l’anxiété et à apaiser le sentiment d’incertitude.
De plus, cette pratique favorise souvent un état de concentration profonde, proche de ce que les chercheurs appellent le flow, état dans lequel l’individu est entièrement absorbé par son activité et perd la notion du temps.
« Les perles à repasser ne sont pas qu’une activité manuelle relaxante », explique à CHINAFRIQUE Tang Jiaqi, 33 ans, influenceuse lifestyle sur RedNote. « Elles peuvent également faire l’objet d’un moment de partage et de convivialité en famille, entre amis, ou encore en couple. »

L’artiste céramiste nigérian, Chris Klay, travaille sur une pièce de poterie à l’Atelier international de Taoxichuan, à Jingdezhen (province du Jiangxi), le 26 mars 2025. (CNSPHOTO)
Valeur de l’expérience
La popularité des loisirs manuels s’inscrit dans une transformation plus large des usages de consommation en Chine. Avec la généralisation de la production industrielle, les biens standardisés sont devenus facilement accessibles. Dans ce contexte, les consommateurs se tournent de plus en plus vers ce qui est unique, participatif et porteur de sens.
Cette tendance dépasse largement le cadre des ateliers urbains. Dans plusieurs destinations touristiques, l’expérience est devenue un moteur essentiel de l’attractivité locale. La ville de Jingdezhen (province du Jiangxi), souvent surnommée la « capitale de la porcelaine », en offre l’un des exemples les plus emblématiques. Réputée depuis des siècles pour sa production de porcelaine, Jingdezhen n’attire plus seulement les visiteurs venus admirer un savoir-faire ancestral. Désormais, les touristes souhaitent expérimenter le processus de création. Ils passent des heures à modeler l’argile, peindre des assiettes ou concevoir leurs propres pièces de porcelaine. Une fois cuites, celles-ci leur sont expédiées, transformant leur séjour en souvenir durable.
Dans les ateliers, artistes céramistes et potiers d’un jour créent côte à côte dans une atmosphère de concentration partagée. Peu importe la qualité technique du résultat final. Ce qui compte, c’est l’implication personnelle. Les imperfections font même partie de l’histoire de l’objet, traces tangibles d’un moment vécu.
La particularité de l’offre de Jingdezhen est l’association de la participation créative et du patrimoine culturel. Cela a permis à la ville de devenir un véritable pôle d’attraction pour jeunes artistes et entrepreneurs.
Jingdezhen accueille environ 60 000 jeunes migrants travaillant dans la céramique et les industries créatives. Les ateliers comme Taoxichuan ou le quartier artistique de Lotte regroupent plus de 28 600 jeunes artisans.
Les données touristiques montrent également une forte dynamique : en 2025, la ville a enregistré une hausse de 15,43 % des arrivées touristiques nationales et une augmentation de 17,98 % des revenus liés au tourisme. Ces chiffres confirment que la dimension culturelle se traduit désormais en croissance économique.
Malgré leurs différences d’échelle, les ateliers de perles à repasser et les expériences de Jingdezhen illustrent deux formes d’un même mouvement. Les premiers incarnent une consommation rapide et accessible, privilégiant des expériences brèves, ludiques et aisément partageables. Jingdezhen représente au contraire une forme plus lente et plus profonde d’immersion, où l’expérience s’inscrit dans une continuité culturelle et historique.
Dans les deux cas, une même logique se dessine progressivement : le passage d’une consommation fondée sur les objets à une consommation fondée sur l’expérience. Les individus achètent de moins en moins des biens matériels, mais de plus en plus des moments vécus, des émotions et des souvenirs. Et au cœur de cette transformation, une idée simple s’impose : les individus cherchent désormais à trouver du sens dans l’acte même de créer.