| 2026-07-02 |
La tendance virale du moment |
| VOL. 18 / JUILLET 2026 par MIYA BENDAOUD · 2026-07-02 |
| Mots-clés: mode de vie chinois ; monde |
Le mode de vie chinois dépasse aujourd’hui les frontières de la Chine et s’inscrit dans des usages contemporains, portés par une génération qui l’adopte, l’adapte et le partage à grande échelle

Des étudiants étrangers pratiquent le taijiquan sur le site de Shuanglong, à Jinhua (province du Zhejiang), le 26 septembre 2024. (VCG)
« Devenir chinois » : trois minutes de scroll sur TikTok ou Instagram suffisent pour tomber sur le phénomène. Routine de guasha, mouvements de qigong, séance de ventouses : ce qui se joue à l’écran dépasse largement la démonstration. C’est un rapport au corps, au temps, au soin, qui s’esquisse en filigrane. Rien de spectaculaire, c’est juste une répétition lente, presque silencieuse, qui s’installe et finit par durer.
Ces pratiques ont quitté leur cadre d’origine, la Chine. Elles circulent, se transforment, s’intègrent à des quotidiens parfois très éloignés de leur contexte initial. Longtemps transmises par des spécialistes ou des institutions, elles se diffusent désormais à travers des usages ordinaires, fragmentés et largement relayés en ligne.
Le phénomène est particulièrement visible dans les sociétés occidentales, où créateurs de contenu et figures publiques jouent un rôle d’accélérateur. Le guasha, par exemple, s’est imposé dans de nombreuses routines de soin du visage, souvent présenté comme une alternative plus douce et plus « naturelle », comme en témoigne Renee Rodriguez, journaliste américaine pour PopSugar, après avoir testé la routine de la très célèbre Kendall Jenner.
Les ventouses, elles, apparaissent régulièrement sur les corps d’athlètes de haut niveau, comme le basketteur américain LeBron James, dont les images des traces rouges circulent massivement en ligne, contribuant à vulgariser la pratique.
Derrière ces images, c’est une autre relation au corps qui se dessine. Une attention à la régularité, à la prévention et à l’écoute des sensations. « En ralentissant, vous gagnez du temps, de l’énergie, de la concentration et de la clarté », explique Lee Holden, maître américain de qigong et auteur de Ready, Set, Slow. Dans des environnements saturés par l’accélération, ces pratiques introduisent une autre temporalité : plus lente et plus consciente, presque à contre-courant.
Dans cette approche globale du bien-être, des gestes simples occupent également une place centrale. Boire de l’eau chaude, par exemple, est une habitude largement répandue en Chine. Considérée comme bénéfique pour la digestion et la circulation sanguine, elle s’inscrit dans une logique de prévention. Là où certaines cultures privilégient des solutions ponctuelles, l’approche chinoise valorise des routines quotidiennes, discrètes mais constantes, qui participent à l’équilibre général du corps.
Au-delà du phénomène
Réduire cette diffusion aux seuls réseaux sociaux serait toutefois insuffisant. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large : un intérêt croissant pour des initiatives complémentaires de la santé et du bien-être.
La médecine traditionnelle chinoise repose sur des principes anciens (yin et yang, circulation du qi, vision systémique du corps) et regroupe des disciplines variées, de l’acupuncture au massage tuina, en passant par la pharmacopée et les exercices énergétiques.
Dans certains contextes, ces démarches ne sont plus perçues comme concurrentes de la médecine conventionnelle, mais comme complémentaires. « Le qigong est une pratique de méditation en mouvement qui invite à se tourner vers l’intérieur de soi et à cultiver la paix, l’équanimité, le recentrage et l’équilibre, dans un état où le corps est détendu et l’esprit apaisé », décrit M. Holden. Cette logique attire un nombre croissant d’adeptes internationaux. Certains viennent du monde médical ou paramédical, d’autres s’y orientent par intérêt personnel, tous avec l’idée d’élargir leur compréhension du soin.
En Chine même, des établissements spécialisés accueillent ainsi des profils venus d’horizons multiples. Pour beaucoup, il ne s’agit pas seulement d’acquérir des techniques, mais d’entrer dans une autre manière de penser le corps, la santé et la prévention. L’apprentissage devient alors expérience et parfois déplacement de regard.

Une patiente étrangère expérimente la thérapie par le feu. (CNSPHOTO)
Du numérique au réel
Les réseaux sociaux n’en restent pas moins un point d’entrée décisif. Ils rendent visibles des pratiques qui, autrement, resteraient confidentielles ou nécessiteraient un apprentissage formel. Les contenus ne se limitent plus à la simple présentation : ils expliquent, simplifient et rendent les connaissances accessibles au grand public.
Certains créateurs de contenu ont largement contribué à cette circulation. C’est le cas de Sherry Zhu, influenceuse chinoise installée aux États-Unis, dont les vidéos ont touché un public international. « Demain, vous serez un peu chinois… inutile de résister. » Une formule mi-ironique et mi-lucide, qui résume à elle seule l’adhésion progressive à ces pratiques.
Le format court joue ici un rôle clé. Il ne s’agit plus seulement de regarder, mais d’essayer. Reproduire, ajuster et intégrer. « Je pensais que c’était une tendance… puis j’ai commencé à m’y intéresser plus sérieusement », peut-on lire dans de nombreux commentaires. Ce qui était une simple curiosité au départ devient une routine à part entière.
Parfois, l’engagement s’arrête là. Parfois, il se prolonge jusqu’à orienter des choix d’apprentissage, voire de spécialisation. Le passage du numérique au réel ne relève plus d’une rupture, mais d’un prolongement presque naturel.
Dans cette dynamique, certains témoignages illustrent également un recours concret à la médecine traditionnelle chinoise. En Chine, des patients étrangers consultent des praticiens pour des problématiques persistantes. Par exemple, un couple français s’est tourné vers un spécialiste à Guangzhou (province du Guangdong) après plusieurs années de troubles non soulagés par des traitements conventionnels. Après une évaluation complète, un protocole associant acupuncture, moxibustion et ventouses a été mis en place, avec une amélioration progressive ressentie au fil des séances. L’approche repose ici sur une vision globale du patient, où les techniques sont combinées dans une logique d’équilibre.
Des cultures en dialogue
Ce qui se joue dépasse la simple viralité. Les modes de transmission eux-mêmes évoluent. Les pratiques ne circulent plus uniquement de manière verticale et institutionnelle. Elles passent par l’image, le geste et la répétition.
Une vidéo suffit à montrer, à suggérer et à initier. L’entrée dans ces univers ne passe plus nécessairement par un cadre académique, mais par une expérience directe, souvent intuitive. On observe, on teste et on ajuste. Dans cet écosystème, les créateurs deviennent des transmetteurs. Ils traduisent, simplifient et rendent accessibles des pratiques anciennes à des publics nouveaux.
Au fond, ce qui se dessine n’est pas un simple transfert culturel, mais une circulation plus diffuse et plus quotidienne. Les réseaux sociaux en amorcent le mouvement, les formations en prolongent la trajectoire, et entre les deux se construit une curiosité durable.
La Chine, finalement, ne se raconte plus aujourd’hui. Elle se pratique et se vit, geste après geste. Et c’est dans cette discrétion, silencieuse et quotidienne, que les cultures cessent de s’observer pour commencer à dialoguer.
MIYA BENDAOUD, journaliste à La Chine au présent