| 2026-10-08 |
De la Longue Marche au long chemin |
| VOL. 18 / OCTOBRE 2026 par CHARLES ONUNAIJU · 2026-10-08 |
| Mots-clés: Longue Marche ; modernisation ; Afrique |
Comprendre le combat de la Chine pour la modernisation, et sa portée pour l’Afrique

Une sculpture sur le thème de la Longue Marche à Ruijin (province du Jiangxi). La ville fut le point de départ de la Longue Marche entreprise par l’Armée rouge du premier Front (également connue sous le nom d’Armée rouge centrale). (VCG)
Rarement, dans l’histoire moderne, l’endurance et la volonté humaines furent mises à plus rude épreuve. Menée dans les années 1930 par l’Armée rouge que dirigeait le Parti communiste chinois (PCC), la Longue Marche fut un exploit prodigieux et une épopée héroïque de lutte collective dans l’histoire révolutionnaire chinoise.
Chaînes de montagnes culminant à plus de 4 500 m, sentiers étroits et ascensions éprouvantes, de nombreux fleuves franchis, plus de dix provinces traversées, au fil de batailles rangées et d’escarmouches incessantes avec les troupes du Kuomintang lancées à la poursuite de l’Armée rouge : avoir survécu à cette épopée témoigne avec éclat de son dévouement, de sa persévérance et de son courage.
Emblème d’années de privations et promesse d’un avenir triomphant, la Longue Marche marque à bien des égards le premier pas de la Chine sur le long chemin de sa modernisation et de son développement. Si ce chemin a pris de nouvelles dimensions dans la Chine d’aujourd’hui, l’héritage de ténacité, d’endurance et de détermination attaché à la Longue Marche continue de résonner.
Une entreprise sans précédent
Le Président Mao Zedong, dont l’autorité alla grandissant durant la Longue Marche, la qualifia d’entreprise sans précédent. Face à des armées fortes de centaines de milliers d’hommes, l’Armée rouge endura reconnaissances et bombardements aériens, encerclements, poursuites et interceptions, tout en parcourant plus de 12 500 km.
La Longue Marche fut d’abord une retraite stratégique : les choix militaires antérieurs, souvent marqués par des modèles étrangers, n’avaient pu briser la cinquième campagne d’encerclement et d’anéantissement du Kuomintang contre la zone soviétique centrale, dirigée par le PCC. Ce qui semblait une simple retraite militaire se mua en un mouvement stratégique qui bouleversa le cours de la révolution chinoise.
La réunion de Zunyi, tenue en janvier 1935 au Guizhou, province du sud-ouest de la Chine, marqua un tournant décisif dans l’histoire du PCC et de la révolution chinoise. Passant au crible les stratégies militaires et politiques inspirées de l’expérience révolutionnaire européenne, elle les jugea inadaptées au contexte chinois.
En 2016, lors du 80e anniversaire de la victoire de la Longue Marche, le Président chinois Xi Jinping y a vu une grande expédition en quête d’idéaux et de convictions, qui éprouva la vérité et ouvrit des voies nouvelles. Il a insisté sur l’intégration du marxisme-léninisme aux réalités chinoises pour résoudre les problèmes concrets.
Le PCC a depuis puisé dans les leçons de la Longue Marche pour penser révolution, reconstruction, réforme et modernisation. M. Xi range la recherche de la vérité dans les faits et une stricte autodiscipline parmi les piliers de l’esprit de la Longue Marche. Aujourd’hui encore, cet esprit de résolution et de persévérance continue d’inspirer les efforts en faveur du développement et du renouveau de la nation.
La Longue Marche est ainsi devenue plus qu’un événement historique : la métaphore d’un dévouement sans relâche au développement national. Les membres du PCC sont invités à inscrire leur contribution dans une marche qui continue, exigeant engagement et service du peuple.

Des visiteurs parcourent le Mémorial de la révolution de Yan’an (province du Shaanxi), le 20 octobre 2024. (CNSPHOTO)
Un chemin partagé
Cet esprit reste pleinement d’actualité, bien au-delà des frontières de la Chine. Au Sommet 2024 du Forum sur la Coopération sino-africaine, M. Xi a affirmé que la modernisation est un droit inaliénable de tous les pays. Rappelant que la Chine et l’Afrique représentent ensemble environ un tiers de la population mondiale, il a soutenu que nulle modernisation mondiale n’est possible sans celle de la Chine et de l’Afrique.
Pour les pays africains, cette idée fait puissamment écho à l’histoire du continent. Sa lutte contre la domination coloniale fut elle-même une longue marche vers la liberté, tissée de sacrifices, de résistance et de persévérance. Des générations de jeunes, de femmes et d’hommes tombèrent dans des combats qui ouvrirent la voie à l’indépendance et aux aspirations portées par l’Agenda 2063 de l’Union africaine.
La Chine et l’Afrique partagent donc une expérience historique majeure : la détermination à conduire par elles-mêmes leur développement national, tout en composant avec une conjoncture internationale changeante. Si leurs parcours diffèrent, tous deux ont été façonnés par la conviction que le progrès exige endurance, souplesse et sens des réalités.
Cette perspective prend tout son sens dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes et d’incertitude mondiale. Pressions sur les institutions multilatérales, remises en cause du droit international, compétition stratégique accrue : l’environnement extérieur des pays en développement s’est durci. Pour le Sud global, tenir un cap clair vers la modernisation devient à la fois plus difficile et plus nécessaire.
C’est précisément dans cette leçon que réside la portée durable de la Longue Marche. Elle montre que, même lorsque la route paraît des plus ardues, une voie praticable s’ouvre à force de détermination, d’adaptation et de persévérance. La marche peut connaître des revers ; ils n’imposent pas forcément de rebrousser chemin.
La Longue Marche s’acheva en octobre 1936, mais non le chemin qu’elle en vint à symboliser. Réforme, développement et modernisation sont des processus continus, dont chaque étape apporte réussites et défis nouveaux. L’esprit de la Longue Marche appelle à affronter chacun d’eux avec constance.
La coopération sino-africaine se nourrit d’expériences historiques partagées, notamment la lutte contre la domination coloniale et la quête du développement national. La Longue Marche reste vivace dans la mémoire historique chinoise et offre une métaphore saisissante de la détermination des deux parties à se moderniser selon leur propre situation.
La longue marche de l’Afrique vers la liberté fut elle aussi semée de sacrifices et de luttes ; des générations de résistants frayèrent le chemin de l’indépendance. Aujourd’hui, la Chine et l’Afrique sont confrontées au même défi : transformer l’indépendance politique en développement durable, modernisation et renouveau national.
Leurs trajectoires différeront inévitablement ; mais leur volonté commune de tracer leur propre voie, de tirer les leçons de l’histoire et de persévérer dans l’épreuve offre un socle solide à une coopération approfondie. Si la Longue Marche appartient au passé révolutionnaire de la Chine, son esprit d’endurance et de détermination reste riche d’enseignements pour la marche actuelle vers la modernisation, en Chine comme en Afrique.
CHARLES ONUNAIJU, directeur du Centre d’études chinoises à Abuja, au Nigeria