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  2026-10-08
 

L'esprit de la Longue Marche

VOL. 18 / OCTOBRE 2026 par BERNARD MOMANYI  ·   2026-10-08
Mots-clés: Longue Marche ; essor de la Chine

Parcourir cet itinéraire historique, c’est mesurer les sacrifices, la ténacité et la détermination ayant porté l’essor de la Chine 

Scène du spectacle La première traversée de la Longue Marche, à Yudu (province du Jiangxi), le 29 juillet. (XINHUA)

Sur les pentes escarpées de la passe Loushan, dans le sud-ouest de la Chine, on peine à imaginer les épreuves essuyées par les soldats de l’Armée rouge qui franchirent ces pics voilà plus de 90 ans. 

Les vallées abruptes, les routes sinueuses et les sommets imposants du Guizhou donnent pourtant une mesure de ce que fut la Longue Marche, l’un des épisodes fondateurs de la Chine moderne. 

En juillet, j’ai rejoint une délégation internationale conviée en Chine pour un séminaire axé sur la coopération médiatique. Ensemble, nous avons arpenté les hauts lieux de la lutte révolutionnaire du pays et de la Longue Marche. 

Ce voyage coïncidait avec le 105e anniversaire de la fondation du Parti communiste chinois (PCC) : l’occasion de saisir comment une odyssée entamée dans les années 1930 éclaire encore la trajectoire de développement du pays.   

Sur les traces d’une épopée 

Première étape : Yeping, à Ganzhou (province du Jiangxi), l’un des berceaux de la révolution chinoise. Bâtiments préservés et reliques y racontent les débuts du mouvement communiste et les sacrifices d’une période de guerre et de remous politiques. 

Tout près, le célèbre Puits rouge symbolise le dévouement du Parti envers la population. Les guides racontent combien les habitants peinaient à trouver de l’eau potable avant que le Président Mao Zedong ne fasse creuser cet ouvrage, fait ancré dans la mémoire locale. 

L’histoire de la Longue Marche prend vie dans le district de Yudu. C’est là qu’en octobre 1934, réunie sur les rives de la rivière Yudu, l’Armée rouge centrale s’élança. Encerclés, étouffés par la pression militaire, des milliers de soldats s’engagèrent à travers les contrées les plus rudes du pays. Le Mémorial du départ de la Longue Marche de l’Armée rouge centrale immortalise cet élan. 

Au Grand Théâtre de la Longue Marche, à Yudu, nous avons assisté à La première traversée de la Longue Marche, spectacle alliant musique, récit et effets visuels pour restituer l’aube de cette épopée. Il a donné chair aux événements en transformant un chapitre lointain en une expérience que l’on éprouve autant qu’on la comprend, prolongeant celle des sites visités. 

Du Jiangxi, nous avons rejoint le Guizhou, théâtre d’étapes décisives. Sur le site de la réunion de Zunyi, nous avons découvert comment, en janvier 1935, cette réunion avait permis de réorienter la stratégie militaire dans un contexte d’incertitude et d’adversité, marquant ainsi un tournant décisif de la révolution chinoise.  

Suivre cet itinéraire au cœur des montagnes et vallées du Guizhou restera l’un des moments les plus forts du voyage. 

Bernard Momanyi lors de la visite du site touristique de la passe Loushan, à Zunyi (province du Guizhou), le 5 juillet. (COURTOISIE) 

Une mémoire vivante 

En arpentant ces lieux, on perçoit vite la place centrale de la Longue Marche dans la conscience nationale. Pour le PCC, elle incarne la persévérance, le sacrifice et la fidélité aux horizons à long terme, envers et contre tout. 

Au mémorial de Yudu, Liu Jianhua, ancien ouvrier de 78 ans, accompagnait ses petits-enfants pour leur transmettre ce passé. « Je tenais à ce qu’ils découvrent le lieu où s’est écrite une page de notre histoire », confie-t-il. « Les jeunes d’aujourd’hui bénéficient de routes modernes, de bonnes écoles et de perspectives d’avenir. Ils doivent aussi comprendre que rien de tout cela n’a été acquis d’avance. » 

À Zunyi, Zhang Guoqiang, enseignant retraité de 86 ans, garde en mémoire les récits de l’Armée rouge transmis autrefois par ses parents : « La Longue Marche dépassait le simple défilé de soldats. C’était la foi en un avenir meilleur alors que la Chine demeurait pauvre et vulnérable. » 

Les plus jeunes y trouvent tout autant un écho. Chen Xia, diplômée de 26 ans en visite à Zunyi, estime que la Longue Marche inculque à sa génération « la persévérance, le sens des responsabilités et l’exigence de cap sur le long terme ». 

Ce récit a tout autant résonné auprès des délégués. Adeng Mayik, attachée de presse au cabinet du secrétaire général du Mouvement populaire de libération du Soudan et journaliste à la South Sudan Broadcasting Corporation, y a vu un parallèle direct avec le combat pour la libération mené dans son propre pays. « Ce témoignage résonne fort en nous, du fait de la lutte d’émancipation et du douloureux conflit civil traversé avant notre indépendance », explique-t-elle. 

Paul Ilado, directeur de la rédaction de Radio Africa Group au Kenya, a établi la même analogie avec la lutte du Kenya pour l’indépendance et le soulèvement des Mau-Mau. « Parcourir la route de l’Armée rouge éveille un écho direct avec le combat des Mau-Mau au Kenya. Nos insurgés ont eux aussi affronté la faim, un relief rude et la supériorité militaire du colonisateur », souligne-t-il. « Les deux mouvements se sont levés pour la terre et la dignité face à l’oppression. » 

Ce qui l’a le plus frappé reste la manière dont la Chine conserve et institutionnalise sa mémoire révolutionnaire. « La Chine a gravé chaque détail dans la mémoire nationale. Musées, manuels scolaires, parcours immersifs : aucune génération n’oubliera », poursuit-il. Pour lui, le Kenya tient là une leçon : préserver la mémoire historique pour la transmettre aux générations futures.   

Touristes sur le site de la réunion de Zunyi (province du Guizhou), le 8 octobre 2025. (XINHUA)

La route de la Chine moderne 

Ce périple à travers le Jiangxi et le Guizhou a montré combien la Longue Marche demeure liée, dans le récit chinois, à l’essor moderne du pays. 

Lors d’une réception donnée en l’honneur des journalistes, Lu Yongzhen, membre du comité permanent du comité du PCC pour la province du Guizhou, a associé directement l’épopée révolutionnaire à la transformation de la Chine. « Aujourd’hui, un vaste réseau de routes et de ponts relie des territoires autrefois isolés. L’esprit de la Longue Marche demeure plus vivant que jamais », affirme-t-il. 

Ses propos ont résonné tout au long de notre parcours au Guizhou, où les autoroutes traversent les reliefs, les lignes à grande vitesse rapprochent les métropoles et les ponts enjambent des gorges jadis inaccessibles. 

Partout en Chine, des mutations semblables se sont opérées ces dernières décennies : une transformation économique majeure, des centaines de millions de citoyens extirpés de la pauvreté, et des investissements colossaux dans les infrastructures, l’éducation, les technologies et l’industrie. 

Les dirigeants chinois rattachent fréquemment ces progrès à la détermination qu’incarne la Longue Marche. Tout au long de ce parcours, une idée forte revenait : la métamorphose de la Chine ne s’est nullement accomplie en un jour. 

Les routes, les ponts, les lignes à grande vitesse et les cités modernes qui dessinent la Chine d’aujourd’hui s’inscrivent, aux yeux de beaucoup, dans un élan plus vaste, amorcé par les sacrifices de l’Armée rouge voilà près d’un siècle. 

Quatre-vingt-dix ans plus tard, si la Longue Marche appartient à l’histoire, son esprit continue d’irradier la façon dont le peuple chinois appréhende le passé, le présent et l’avenir de la nation.

BERNARD MOMANYI, directeur de la rédaction de Capital FM, au Kenya 

 
 
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