| 2026-05-07 |
À force de persévérance |
| par TEKA GEBREYESUS ENTEHABU · 2026-05-07 |
| Mots-clés: Vivre en Chine ; Éthiopie ; Institut Sud-Sud |
Le développement n’est pas un jeu à somme nulle : mieux vaut se soutenir mutuellement que de rejeter la faute sur autrui.

Découverte de la culture du café éthiopien au pavillon national de l’Éthiopie lors de la 8e édition de l’Exposition internationale des importations de Chine à Shanghai, le 7 novembre 2025. (XINHUA)
Lorsque j’ai reçu le courriel d’admission de l’Institut de coopération et de développement Sud-Sud (en abrégé « Institut Sud-Sud ») de l’Université de Pékin, j’étais dans mon bureau à Addis-Abeba, en plein travail sur un rapport concernant les parcs industriels éthiopiens dont j’étais chargé d’assurer la promotion. Quelque temps plus tard, j’atterrissais à Beijing, 13 ans après ma première visite en 2008, pour participer à un programme chinois invitant des officiels de différents pays du Sud global.
Pas de réponse toute faite
La plupart des intervenants de l’Institut Sud-Sud de l’Université de Pékin ont une expérience en gouvernance publique ou en gestion d’entreprise et leurs cours partent toujours de la pratique et non de la théorie uniquement.
La professeure Wang Min nous a parlé de la lutte contre la pauvreté au Yunnan, évoquant des habitants du département autonome lisu de Nujiang vendant leur miel en direct sur Internet. « La première année, beaucoup ont perdu de l’argent. Les coûts logistiques étaient exorbitants. Le miel cristallisait en chemin et les clients pensaient que c’était un produit de contrefaçon. » Cela a provoqué des rires, mais Mme Wang est restée impassible : « Mais réfléchissez-y : s’ils n’avaient pas essayé, ce miel aurait atteint sa date de péremption dans la montagne. Pour se développer, il faut d’abord procéder par tâtonnement, puis persévérer jusqu’à réussir. » Elle n’a pas fait de grandes phrases, pas de « développement prodigieux » ni de « transformation fondamentale », mais le mot « persévérer » est resté gravé dans ma mémoire.
Je me suis soudain rappelé les agriculteurs éthiopiens. Faute de routes, leur café de qualité ne peut être vendu qu’à bas prix aux acheteurs, et une année de labeur rapporte peu. Nous évoquons souvent des cadres théoriques, oubliant souvent que la persévérance est essentielle. Cette forme de patience consiste à tenir malgré l’échec et à avancer dans le chaos, ce qui définit réellement le développement.
Cela n’a pas été une révélation, mais j’ai commencé à douter des manuels d’économie du développement, dans lesquels celui-ci est toujours décrit comme une voie linéaire que l’on peut tracer avec précision.
Il y avait plus de 30 personnes dans la classe, venant de plus de 20 pays. Je pensais qu’Internet avait effacé les différences, mais j’ai découvert que le récit des médias occidentaux nous avait au contraire imposé un filtre : l’Afrique était synonyme de pauvreté et de guerre, la Chine, de fabrication bon marché et de piège de la dette, et le Moyen-Orient, de foyer de l’extrémisme religieux. Tout cela transforme une réalité complexe en préjugés simplistes, nous enfermant dans des cadres prédéfinis qui engendrent l’incompréhension mutuelle. Après avoir trop longtemps été représentés par les médias occidentaux, nous avons enfin eu l’occasion de nous exprimer grâce au programme : finies les étiquettes comme « piège de la dette » ou « dumping industriel ». Dans nos discussions, nous ne suivions plus les cadres occidentaux, mais partions de nos histoires et cultures respectives pour chercher des espaces de coopération.

Parc industriel de l’Orient à Dukem, en Éthiopie, le 3 novembre 2023. (XINHUA)
Une logique lente
L’institut a organisé la visite d’une usine BYD et en y pénétrant, j’ai été impressionné par les bras robotiques qui soudaient les carrosseries avec précision, les ouvriers se contentant d’inspecter soigneusement le travail accompli. Je n’ai pas pu m’empêcher de demander au technicien accompagnateur : « Ne vaudrait-il pas mieux automatiser complètement toutes ces étapes ? » Il a réfléchi un instant avant de me répondre : « C’est techniquement possible mais à un coût trop élevé. Le travail humain s’avère plus flexible et permet de gérer rapidement les imprévus. Nous ne remplaçons pas du jour au lendemain. » Cette logique de « remplacement progressif » correspondait justement à l’idée de « persévérer », évoquée par Mme Wang.
À mon retour en Éthiopie, lorsque je travaillais au ministère du Commerce et de l’Industrie pour promouvoir la coopération avec des entreprises chinoises de véhicules électriques, l’image de cette usine me revenait souvent à l’esprit. À l’époque, certains proposaient d’introduire directement des lignes de production complètes, mais j’ai insisté pour commencer par l’assemblage de batteries. Le seuil technique étant plus bas, cela permettait aux techniciens locaux de comprendre d’abord les caractéristiques des composants et de poser les bases pour des améliorations technologiques ultérieures.
Cette proposition a d’abord fait l’objet d’une forte opposition. Certains disaient qu’il s’agissait d’un « transfert bas de gamme », d’autres, que nous méritions des technologies plus avancées. Mais en repensant à la coexistence entre humains et machines de BYD, je suis resté sur mes positions. Avec le recul, cette décision a permis à plusieurs centaines de techniciens éthiopiens d’acquérir une véritable compétence, au lieu d’être de simples spectateurs à côté de lignes de production importées.

Pause des travailleurs dans le Parc industriel de l’Orient à Dukem, en Éthiopie, le 16 février 2024. (XINHUA)
Certitude de la coopération Sud-Sud
Dans le monde d’aujourd’hui, la confiance s’érode et les frictions géopolitiques se multiplient. En avril 2025, lors d’une interview avec Radio Chine Internationale, j’ai parlé de l’impact des droits de douane américains élevés sur l’African Growth and Opportunity Act, indiquant que ceux-ci toucheraient de plein fouet les exportations africaines, entraînant un ralentissement de la croissance économique. Les chocs externes nous obligeraient à accélérer l’intégration économique régionale et à davantage diversifier nos chaînes d’approvisionnement.
C’est dans ce contexte que la Chine a annoncé l’application d’une politique de traitement tarifaire zéro à l’ensemble des 53 pays africains ayant des relations diplomatiques avec elle dès le 1er mai. Ce ne sont pas des chiffres abstraits du commerce international : les batteries de l’usine d’assemblage dont j’ai la charge dans le Parc industriel de Hawassa entreront sur le marché chinois en franchise de droits de douane. Mais cela signifie aussi que les producteurs de café éthiopiens n’auront pas à se soucier des débouchés si le marché américain leur est fermé.
Alors que les États-Unis érigent des murs, la Chine choisit de construire des ponts ; alors que certains remettent en cause la mondialisation, d’autres continuent d’insister sur la libre circulation des biens et des personnes.
Je comprends maintenant ce que voulait dire le doyen Huang Yiping quand il affirmait que la patience est une qualité, car celle-ci est aussi une modalité d’interaction entre les nations. Il ne faut pas tout bouleverser du jour au lendemain, mais abaisser progressivement les barrières et jeter des ponts. L’Initiative pour le développement mondial proposée par la Chine et la politique de traitement tarifaire zéro pour l’Afrique en sont l’illustration. Au lieu de rechercher des résultats immédiats, la confiance et les investissements à long terme finiront par relier les pays entre eux.
Déjà dix ans que l’Institut Sud-Sud a été créé et en tant que participant de la promotion 2021, je suis parmi ses premiers « stagiaires ». Je retiens de ce programme que la pauvreté n’est pas une condition permanente, mais un défi qui peut être surmonté grâce à des stratégies délibérées et adaptées aux contextes spécifiques. En identifiant et en valorisant ses propres avantages compétitifs et comparatifs, une nation peut concevoir des politiques à la fois pratiques et efficaces.
L’auteur est ancien ministre d’État éthiopien au Commerce et à l’Industrie.